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L'absence retentissante

Fantin-Latour -
Un coin de table, 1872 //

 

Fantin-Latour Ignace Henri Jean ThÈodore (1836-1904). Paris, musÈe d'Orsay. RF1959.

Fantin-Latour propose ici le troisième tableau d’une série de quatre portraits de groupe. Des hommes, vêtus d’élégants costumes, sont réunis autour d’une table.  La carafe de vin presque vide et les vestiges d’une orange posés négligemment sur la table nous indiquent que la scène se déroule après un dîner. Le cadrage serré et la proximité des personnages confèrent au tableau une impression d’intimité. Or les personnages ne se regardent pas, ne discutent pas et adoptent au contraire des postures et des attitudes très variées. Ils posent bel et bien pour le peintre !

Fantin-Latour nous offre ici plus qu’un portrait de groupe : c’est un moment de l’histoire de la littérature française : le mouvement parnassien. A l’origine, Fantin-Latour voulait rendre hommage au poète Baudelaire, comme il l’avait fait pour Delacroix, en regroupant plusieurs personnalités du monde littéraire autour du portrait de l’auteur des Fleurs du mal. L’idée est abandonnée, il n’y a plus de référence à Baudelaire.

Qui sont-ils ?  Trois sont debout, de gauche à droite : Elzéar Bonnier, Emile Blémont, Jean Aicard. Cinq sont assis, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud, Léon Valade, Ernest d'Hervilly, Camille Pelletan. Tous sont vêtus de noir sauf un, Camille Pelletan, qui n'est pas poète comme les autres, mais un homme politique. Ils appartiennent à la mouvance parnassienne, courant littéraire novateur et fondateur de la revue La Renaissance littéraire et artistique. Leur credo ? « L’art pour l’art ». Ils rejettent l’utilité et ne recherchent que le beau dans l’art. En 1868, ces poètes décident de se retrouver tous les mois autour d’un repas afin de maintenir la cohésion du groupe. La critique qualifia dédaigneusement ces réunions de  « dîners des vilains bonshommes ».

En 1872, le groupe s’essouffle et tente vainement de conserver la cohésion du groupe. Il y a déjà des tensions puisque le poète Albert Mérat n’est pas là. En effet,  à la suite d’une altercation avec Rimbaud, il refuse de poser avec celui-ci. Le bouquet de fleur à droite du tableau le remplace symboliquement. De plus, c’est à cette époque que Rimbaud et Verlaine commencent à fréquenter le cercle des poètes Zutistes, anciens parnassiens lassés par un mouvement qu’ils jugent trop sclérosé.

Ne faut-il pas voir une certaine ironie de la part du peintre ? Ce tableau, véritablement monumental (160 cm/ 225 cm), compresse ces artistes dans « un coin de table ». Ne faut-il pas y voir une certaine mise à distance du peintre qui observe, de loin, la fin du groupe des parnassiens ?

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