Culture au quai
Culture au quai

On A Vu : PROVOKE

LA PHOTOGRAPHIE AU JAPON 1960-1975
Jusqu'au 11 décembre 2016 - 
Le Bal //

Que se cache-t-il vraiment derrière ce nom si évocateur et cette expérience artistique ? Le Bal, lieu parisien indépendant dédié à l’image-document et aux multiples représentations du réel, se penche sur la question et revient en images sur quinze ans d’histoire japonaise. Bouleversant !

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Provoke c’est un magazine culturel expérimental  acteur et témoin de bouleversements sociaux, politiques et artistiques. C’est l’histoire d’un collectif d’artistes à la marge qui a su redorer le blason d’une terre brûlée en lui redonnant la fougue et la beauté du soleil levant. En l’espace de trois numéros parus en 1968 et 1969, Nakahira, Moriyama et Takanashi, les membres fondateurs du magazine, ont su dénoncer intelligemment un contexte politique étouffant et injuste né de l’invasion américaine, critiquer une économie capitaliste faite de paradoxes et proposer une alternative à la photographie militante et d’auteur en vogue à cette époque. Des enjeux qui ont élevé ce projet politico-artistique au rang de culte.

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En franchissant les deux grandes portes battantes qui mènent à l’exposition, l’on ignore encore à quoi s’attendre. Nous pénétrons alors au cœur de la première partie consacrée au contexte historique japonais de 1960 à 1975. Les murs couverts d’une épaisse peinture noire, la faible lumière et l’écho d’une voix masculine en fond ne font rien pressentir de très joyeux. En effet, à cette époque l’ambiance est à la contestation et à la crise identitaire. Les bases militaires essaiment à Okinawa, la construction de l’aéroport de Narita entraîne de multiples expropriations, les universités sont occupées par les étudiants. Les clichés exclusivement en noir et blanc sont saisissants. Ils témoignent des répressions massives, de l’alliance des fronts de gauche face à la misère et à la peur, de l’effervescence d’un combat à la vie à la mort pour protéger ses terres et sa famille. Au centre, un film est diffusé. Il est le fruit du travail du réalisateur Shinsuke Ogawa  qui s’est immergé au plus près des luttes associant paysans et étudiants contre la construction de l’aéroport de Narita. Cette première salle nous plonge au cœur de la résistance, les visages photographiés sont déterminés, en action, en mouvement, en rage. Ce qui ne manque pas de faire écho aux soulèvements engendrés par le récent mouvement révolutionnaire Nuit Debout.

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La suite de la visite se passe au sous-sol. Le noir laisse place à un blanc éclatant. Nous sommes désormais au centre du projet Provoke. Au milieu de l’espace se dressent trois cimaises, correspondant aux trois numéros du magazine dont la diffusion demeura très confidentielle. Ils trônent fièrement sous verre, nous narguant presque avec leur graphisme choc et épuré. C’est alors le moment de prendre conscience de la véritable portée artistique de ce collectif. Le Japon est entré de plein fouet dans une société hyper capitaliste, tout le monde consomme et surtout tout le monde est photographe. Les membres du collectif underground, et osons le dire élitiste, vont dès lors se lancer dans une démarche d’épuisement du médium photo afin de transformer cette pratique en une véritable expérience, en faire un nouveau langage. Ainsi le photographe Moriyama s’approprie les images des autres, généralement des photographies de presse, il se photographie en train de faire l’amour, les images sont granuleuses, parfois floues, elles nous font instantanément changer de perspectives. Sûrement le résultat de la nouveauté, de l’inédit voire du génie pour les plus convaincus.

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Quittons les cimaises centrales pour les murs externes. Nous est présenté un autre pan de ce projet, celui de la performance. Car Provoke est pluridisciplinaire.  Provoke est théâtral. Certains artistes comme Terayama investissent l’espace public, convoquant l’urgence de la poésie pour faire acte. Par voie de presse, il demande ainsi à des anonymes de se joindre à lui. Entre 1962 et 1964, environ vingt actions de ce type auront lieu à Tokyo. Plusieurs films témoignent de ces happening, on aperçoit ça et là Nam June Paik ou Yoko Ono se livrant à une performance intitulée Shelter Plan, au sein de laquelle chaque invité est pesé et mesuré, dans l’objectif de recueillir les données nécessaires pour construire un abri nucléaire sur mesure. Photographies photocopiées, performances improvisées, emploi de moyens pauvres et primat des copies sur les originaux constituent autant de défis à la photographie classique.


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Cette exposition est dense et complexe. Tant du point de vue des connaissances que du ressenti. Mais elle est essentielle. Elle ne laisse pas le visiteur passif, elle l’incite à penser par lui-même, à saisir quelques enjeux artistiques et géopolitiques importants. Si l’aventure vous tente, vous en ressortirez peut-être perplexe mais jamais indemne et surtout pas ignorant. Et vous serez surement à même de saisir l’essence de cette phrase que l’on doit à Okda Takahiko : « Pris dans la stupeur de l’asphalte, il n’y a pas d’autre issue que de briller, mais avec un regard puissant et vif.

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Le Bal
Du 14 septembre au 11 décembre 2016

6 impasse de la défense, 75018 – M° Place de Clichy (2)
Du mercredi au vendredi de 12h à 20h, le samedi de 11h à 20h et le dimanche de 11h à 19h
Nocturnes le mercredi jusqu’à 21h et le jeudi jusqu’à 22h
Fermé le lundi et le mardi!
Tarif : 6€ - Tarif réduit : 4€

 

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