Auguste Rodin (1840-1917), Le sculpteur qui ne rentre pas dans le moule

‘‘ L’art est une magnifique leçon de sincérité "

Auguste Rodin est considéré comme l’un des pères de la sculpture moderne. Célèbre et adulé de son vivant, il était aussi au cœur de polémiques majeures sur la vision de l’art. Un art qu’il voulait anti-académique, novateur, pulvérisant les canons classiques de la beauté, pour inventer un nouveau langage, plus vrai. Retour sur la vie d’un sculpteur qui refusa toute sa vie de rentrer dans le moule.

Un cancre de génie

Comment imaginer que nos grandes figures de l’histoire de l’art auraient un jour pu échapper à leur incroyable destin ? C’est pourtant le cas de Rodin, dont le parcours est loin de correspondre à la fulgurante montée d’un génie reconnu dès son plus jeune âge.

Recalé trois fois aux Beaux-Arts
Aujourd’hui considéré comme le père de la sculpture moderne, Rodin resta cependant peu connu pendant les trente premières années de sa vie. Rien ne présageait de son génie, et certainement pas son cursus scolaire, qui lui valut d’être recalé par trois fois au concours des Beaux-Arts, non pas à cause de l’épreuve de dessin mais de celle de la sculpture !

Elève de Dieu

Retenez bien ce nom : le Père Eymard. Sans ce saint homme, qui sait si Auguste Rodin aurait pu libérer et partager son génie de la sorte ? A 22 ans, frappé et anéanti par la mort de sa sœur, Auguste Rodin rentre dans une crise mystique et intègre le séminaire du Très Saint-Sacrement. Un jour, alors que le jeune Auguste vient de sculpter le buste du Père Eymard, l’homme en question, ébahi par tant de talent, s’avance vers son jeune élève et lui dit : « Mon fils, tu as mieux à faire dans la vie que d’être prêtre. Dieu ne t’a pas appelé pour la religion. » Frère Auguste renonça alors à entrer dans les ordres et entama sa carrière de sculpteur. Merci Père !

Le Père Eymard, Rodin (1863)

L'incorrigible provocateur

La carrière d’Auguste Rodin est traversée par d’innombrables récompenses, honneurs et reconnaissances, mais elle est (aussi) marquée par de nombreux scandales liés à ses commandes publiques ou privées. Retour sur les affaires les plus célèbres qui défrayèrent la chronique au XIXe siècle.

‘‘ Le véritable artiste exprime toujours ce qu’il pense au risque de bousculer tous les préjugés établis’’


1/ Un homme moulé dans du bronze ?

La première œuvre à succès de Rodin, pensée sur des modalités classiques est aussi la première à faire scandale. Si aujourd’hui l’immense talent d’Auguste Rodin ne fait plus débat, à l’époque, rien n’était moins sûr. Rodin a 31 ans, et n’a encore rien prouvé de son génie. Il prend comme modèle un jeune soldat belge de 22 ans, Auguste Neyt, et étudie longuement le corps du jeune homme. Initialement appelée Le Vaincu, cette œuvre sera renommée L’Age d’Airain pour son exposition en 1877.  Le sculpteur est alors accusé d’avoir moulé  la statue directement sur le modèle. Il faut dire que la sculpture est à taille réelle (1m78), et est saisissante de véracité, l’anatomie y étant parfaitement retranscrite. Autre point dérangeant, cette sculpture est tout sauf académique : trop réaliste pour être un sujet mythologique, les jambes courtes et maigres de l’homme totalement dénudé, choquent l’opinion. Rodin se voit obligé de prouver sa bonne foi à l’aide de dessins, d’études et de photographies prouvant les étapes de l’élaboration de l’œuvre. Finalement disculpé par les experts, Rodin, touché dans sa fierté et son intégrité d’artiste, présentera l’année suivante son Saint Jean-Baptiste, en prenant bien soin de le réaliser plus grand que nature (2m05). Rodin, échaudé, ne créera plus jamais de corps trop parfaits, ni à taille humaine. Mais ce scandale mettra cependant la lumière sur son travail et lui valut sa première commande étatique : la Porte de l’Enfer. La carrière d’Auguste Rodin est lancée.

Le saviez-vous ? Le titre de cette œuvre, l’Age d’Airain, est une référence à la période historique de l’Age du Bronze, l’airain étant le terme synonyme « noble » du bronze.

ZOOM – Si vous trouvez étrange la posture de la main gauche de cet homme élancé, vous avez un regard percutant. Car en effet, à l’origine, la statue tenait une lance mais Rodin choisit de la supprimer pour dégager le bras de tout attribut et donner au geste une ampleur nouvelle.

 

2/ Balzac en robe de chambre

Pour comprendre l’ampleur de ce scandale, rappelons une règle d’or : « un monument public a pour but de glorifier un fait ou un personnage historique ». En 1891, Emile Zola, alors Président de la Société des gens de Lettres, confie à Rodin la commande de l’effigie de l’écrivain Honoré de Balzac. 7 ans plus tard, quand Rodin expose le modèle très attendu par ses commanditaires (puisqu’il a 5 ans de retard), le public ne comprend pas. Où est le monument à la gloire d’un des plus grands écrivains français ? La statue n’est qu’une masse colossale et informe, sans bras ni jambes ni accessoire, d’où émerge une tête disproportionnée et très, trop expressive. Balzac est drapé dans sa robe de chambre, arborant un visage meurtri, des yeux creusés, méconnaissable, tel un fantôme revenu des enfers. Les critiques sont impitoyables. On qualifie la sculpture de ‘’phallus fontaine", de ‘’fœtus colossal", "Jamais on n'a eu l’idée d’extraire ainsi la cervelle d’un homme et de la lui appliquer sur la figure !". La commande est immédiatement annulée et le sculpteur Falguière, plus académique, est appelé à la rescousse pour réaliser une statue plus honorable. La polémique autour du Monument à Balzac de Rodin est telle qu’il mourra sans avoir vu son oeuvre dans sa version de bronze. Il faudra d’ailleurs attendre près de 40 ans pour qu’elle soit érigée boulevard Raspail, le 1er juillet 1939, cachée des yeux du public, sous une allée de châtaigniers.

"Il n’y a qu’une seule beauté, celle de la vérité qui se révèle."

ZOOM - Si l'œuvre a tant choqué, c’est qu’elle ébranlait la tradition de représentation monumentale des grands hommes. Ici, pas de costume, de plume, de livre ou autre attribut prestigieux d’une icône. Seule la force créatrice de l’écrivain transparait dans une œuvre monumentale haute de 2,70m. C’est le visage de celui qui a vu toute la Comédie Humaine que Rodin a souhaité représenter. Il voulait se débarrasser des fioritures inutiles pour rendre hommage à l’esprit d’un génie de la littérature française. Une vision abstraite beaucoup trop novatrice pour son temps.

3/ Bibi, le clochard devenu Empereur

L’Homme au nez cassé est pour Rodin sa première véritable œuvre. À 23 ans, le jeune Auguste n’a encore aucune légitimité. Pour se faire, il lui faut présenter au Salon une œuvre académique classique. Ce qui ne lui ressemble malheureusement pas… Néanmoins, il s’attaque au portrait d’un Empereur Romain, en le traitant de la manière la plus conventionnelle possible : un visage d’homme à l’aspect sévère, coiffé à l’antique et sculpté sans pupille. Comme autrefois. A quelques détails près : le nez cassé du personnage, ses rides profondes, ses traits abîmés, son air soucieux, brisent les codes académiques. Ce personnage n’incarne pas la puissance, mais la misère. Et effectivement, son modèle n’est autre que Bibi, un mendiant vivant dans son atelier. Il rompt ainsi radicalement avec  l’idéalisation de rigueur à l’époque. Une fois de plus, l’esprit iconoclaste de Rodin a repris le dessus et s’est octroyé trop de libertés par rapport à l’héritage antique. Œuvre refusée. Trop réaliste.

4/ Les héros de Calais pétrifiés

En 1884, Rodin reçoit une commande de choix : un monument commémoratif pour la place de l’Hôtel de Ville de Calais. Le sujet n’est autre que ces six bourgeois qui se sont sacrifiés pour sauver leur ville en 1347. Ils obtiendront finalement la grâce du Roi d’Angleterre mais ne le savent pas encore lorsqu’ils s’avancent, corde au cou, vers la place de leur pendaison. La ville de Calais attendait de Rodin des héros glorieux, athlétiques, dans la force de l’âge, imbus et fiers du sacrifice qu’ils ont décidé de faire pour le bien de tous. Comme à son habitude, Rodin transgresse les codes académiques, et présente des hommes accablés par le destin, des victimes vieillies, en souffrance, vidées de tout espoir. La sculpture rebute le Conseil de la ville qui attendra 1926, soit 30 ans après sa finalisation, pour installer ce monument sur la place de l’Hôtel de Ville.

5/ Un homme d’Etat humilié

Clemenceau et Rodin entretiennent une amitié vieille de dix ans et régulièrement, Rodin réalise des portraits de l’homme d’état, portraits dont Clemenceau raffole tellement qu’il les fait exposer. Mais en 1909, le gouvernement argentin commande au sculpteur un buste de Clemenceau pour le remercier d’une série de conférences données en Amérique du Sud. Pendant un an, Clemenceau devra prendre la pose, afin que le sculpteur moule son buste. Mais à chaque fois, c’est le même scénario, Clemenceau est outré du visage que lui sculpte Rodin. "Il m’a toujours raté et m’a donné l’aspect d’un vieux Chinois grognard". Clemenceau refuse expressément que ses bustes soient exposés au Salon de 1913, malgré l’insistance de Rodin qui estime qu’une belle sculpture est le reflet de la « vie intérieure » d’un homme. Leur amitié en sera définitivement brisée.

 

 

Le Michel-Ange du XXème siècle

L’élément le plus décisif dans la carrière de Rodin restera sa rencontre avec les maîtres italiens, et notamment Michel-Ange. Le florentin capte toute son attention par la saisie de ses silhouettes et du mouvement. Ses « non finito » laissent une trace impérissable dans le traité de ses sculptures. Littéralement parlant, « ne pas terminer », laisser une impression d’inachevé, glorifier la pierre brute, encore en bloc, et faire jaillir la vie de la matière, d’où se dessinent les corps. La perfection est en train de naître. Nous sommes dans l’intimité de la création, dans l’instant de l’art. Amoureux de l’art plus que de toute autre chose, Rodin refusera de suivre les codes, désirant aller au cœur même de ce qu’offre la sculpture. Le volume permet le mouvement, le mouvement insuffle la vie.

Michel-Ange, Prigioni, non finito

« C’est la vie même, la beauté même. »

ZOOM -  Admirez cette figure allongée au sol, épuisée par la tâche. Ses cheveux se confondent d’une manière presque abstraite avec la pierre. Le corps quant à lui se détache, sublime par sa texture vivante et la finition délicate des muscles du dos. Ce n’est pas une œuvre d’art, c’est une apparition qui surgit devant nous. Et l’on pourrait presque croire qu’avec effort la Danaïde pourra se relever, s’extraire de la matière pour poursuivre son éternelle tâche.

La Danaïde, Rodin (1889)

 

Les 4 recettes secrètes de Rodin

C’est bien connu, Rodin ne faisait rien comme tout le monde… Voici ses 4 règles d’or, à contre-courant total de celles de ses contemporains. Décryptage.

Leçon n°1 : Une œuvre peut en cacher une autre

Prenez une ancienne sculpture dans votre atelier, ne gardez que son visage, prenez un bras par-ci, un pied par-là, et recomposez une nouvelle œuvre, en assemblant ces fragments de manière inédite et singulière. Rebaptisez-la autrement. Vous avez un tout nouveau chef-d’œuvre. Malin et économique !

‘‘Je n'invente rien, je redécouvre"

ZOOM – Rodin ajouta à son Torse d'Adèle, petite figure fragmentaire, des bras et des jambes, pour enrichir les personnages qui peuplent sa Porte de l’Enfer. Puis il retravailla ce corps, augmenté d’une tête, pour en faire la figure féminine de L'Éternel Printemps, une sculpture adjugée au montant record de 20 millions de dollars l’an dernier dans sa version de marbre.

Torse d'Adèle, Rodin (avant 1884)

 L'Eternel Printemps, Rodin (1884)

 

 

 

 

 

 

Leçon n°2 : Faire du neuf avec du vieux

Vous pouvez aussi recycler des morceaux vieillis par le temps, fissurés, déformés ou incomplets, retrouvés au fin fond de votre atelier. Affirmez haut et fort que leur usure fait leur beauté, et le tour est joué !

‘‘Voici des statues abîmées, trouvées dans des ruines ; et parce qu’elles sont incomplètes, ne sont-elles plus des chefs-d’œuvre ?"
‘‘ Une cassure est toujours le fait du hasard ; or le hasard est très artiste" - Auguste Rodin, 1907

ZOOM - Le célèbre Homme qui marche de Rodin est en fait le fruit de l’assemblage de fragments issus de la conception de son Saint Jean Baptiste, des années plus tôt : un torse accidenté, oublié pendant des années dans l'atelier, et deux jambes, que Rodin assemble au torse sans chercher à dissimuler les traces de l'opération. On agrandit le tout et c’est l’extase.

 

 


Leçon n°3 – Assumer le talent des anciens

Si comme Rodin, vous êtes fanatique d’Antiquités, allez piocher dans vos archives innombrables et recyclez ces vestiges du passé en les greffant à vos propres créations. Vous obtiendrez ainsi l’illusion parfaite d’une œuvre nouvelle, étonnamment intemporelle, sur laquelle personne ne viendra revendiquer des droits !

ZOOM – Non vous ne rêvez pas, Rodin a bien expérimenté l’assemblage d’une étrange tête d'enfant moulée en plâtre sur un corps en bronze d'Harpocrate.

 

 

 

 

Leçon n°4 – Recycler ses vieux vêtements

Quoi de mieux pour donner l’illusion parfaite d’un vrai vêtement que d’en prendre un vrai ? Rodin avait pour habitude de réaliser ses figurines en terre cuite, totalement dénudées. Puis il les habillait de morceaux de tissus, trempés dans un lait de plâtre. Un effet réaliste à s’y méprendre.

 

 

L'autre visage d'Auguste Rodin

Un collectionneur addictif

Rodin entretenait une passion viscérale pour les sculptures antiques, pas seulement en tant qu’inspiratrices de son travail, mais aussi, et surtout, comme objets d’art en tant que tels. Dès que son succès commence à lui permettre certaines largesses financières, dans les années 1890, le sculpteur se lance corps et âme dans la collection de trésors antiques, provenant d'Egypte, de Grèce ou de Rome puis de l'Extrême-Orient. Fragments de Vénus, vases grecs ou figurines égyptiennes envahissent alors ses espaces de travail et de vie, de sa Villa des Brillants à l’Hôtel Biron. En 25 ans, Rodin acquerra près de 6400 pièces antiques, marbres, bronzes mais également terres cuites, céramiques et mosaïques, des vestiges parfois à l’état de ruines, qu’il aimait appeler « mes dieux mutilés ».  Dans son testament, il lèguera l’ensemble de son œuvre et de sa collection d’antiques à l’Etat pour constituer un musée qui sera le sien.

‘‘ J’aime les statuaires de la Grèce antique : ils furent et ils demeurent mes maîtres’. Auguste Rodin - 1906.

Un dessinateur anti-académique

On ignore souvent qu’Auguste Rodin était un remarquable dessinateur, qui laissa plus de 10 000 dessins. Mais contrairement à ce que l’on pourrait penser, ses dessins ne sont en rien des esquisses préparatoires classiques, des mesures de proportions ou des études de perspectives. A l’opposé de ses contemporains qui veulent des poses figées à l’image des statues antiques, lui exige que ses modèles restent naturels, spontanés. Hommes et femmes nues défilent ainsi dans les ateliers. Ils ne posent pas de façon académique mais marchent jusqu’à ce que l’artiste trouve une pose naturelle, originale.  ‘‘Soyez en colère, rêvez, pleurez, dansez", leur ordonne-t-il. Ses dessins capturent les moments d’intimité, une main passée dans les cheveux, un regard songeur, un bâillement… des gestes anodins que le sculpteur capte dans des instantanés qu’il figera par la suite dans le marbre ou le bronze.

 

 

 

 

 

Le sculpteur qui brise les coeurs

Rose Beuret, un mariage in-extrémis

Nous sommes en 1864. Auguste rencontre Rose. C’est le coup de foudre. Elle a 20 ans, il en a 24. Deux ans plus tard naîtra leur fils, Auguste Eugène Beuret, que Rodin ne reconnaîtra jamais. Il faudra beaucoup de patience et d’amour à cette chère Rose, avant que Rodin ne se décide à l’épouser, 53 ans après leur première rencontre. Rose mourra deux semaines après, le 14 février 1917. Rodin quant à lui disparaîtra six mois plus tard.

 

Camille Claudel, une passion destructrice

On ne peut parler de l’amour autour de Rodin sans revenir sur une histoire qui a fait couler beaucoup d’encre, celle de sa romance passionnelle avec Camille Claudel. Lors de leur rencontre, le coup de foudre, tant amoureux qu’artistique, est immédiat. Mais Camille ne deviendra pas seulement l’amante et la muse de l’artiste, elle sera aussi une associée, sculptrice d’un immense talent. A tel point que Rodin n’hésitera pas à signer de son nom certaines des œuvres de la jeune femme, ou à s’en inspirer de manière plus qu’explicite.

 

ZOOM – Regardez bien ces trois figures. L’une date de 1886, signée de la jeune Camille Claudel, alors âgée de 22 ans. Rodin décela immédiatement dans cette terre cuite d’à peine 40cm de haut une exceptionnelle vivacité de traitement. Trois ans plus tard, il expose Galatée, une version de marbre particulièrement inspirée de l’œuvre de Camille. L’année d’après, il revisite encore cette sculpture en lui adjoignant un enfant dans les bras, la rebaptisant alors Frère et Sœur. Aujourd’hui, La Jeune Fille à la gerbe est désormais « Trésor National » et sommeille au Musée Rodin aux côtés des œuvres du maître.

Je fais de la sculpture depuis sept ans et je suis élève de Monsieur Rodin » - Camille Claudel, 1889

Après une vie dans l’ombre, portée par l’espoir d’un amour enfin assumé, Camille devra accepter une triste évidence, Rodin ne quittera jamais Rose. L’année 1892 sera pour elle celle du basculement. Camille a 28 ans et tombe enceinte de son amant et mentor Rodin, mais doit avorter clandestinement. Cette même année signera leur rupture dont elle ne se remettra jamais. Atteinte d’une paranoïa de plus en plus aigüe, vivant recluse chez elle, persuadée que le sculpteur l’a exploitée, elle sombrera progressivement dans la folie. A la demande de sa famille, elle sera finalement internée dans un hôpital psychiatrique, où elle passera les trente dernières années de sa vie, esseulée.

ZOOM – L’œuvre de L’Âge Mur est assurément la plus représentative de la souffrance de l’artiste pour cet amour malheureux. La première version de cette sculpture date de 1893. L’artiste y représente son amant, volé par sa vieille maîtresse (Rose Beuret), et abandonnant sa jeune amante, l’implorant de rester à ses côtés. Cette femme nue abandonne son orgueil, dans un dernier élan pour tenter de retenir celui qu’elle aime et dont elle porte secrètement l’enfant dans son ventre bombé.

 

‘‘Ma sœur Camille, Implorante, humiliée à genoux. Savez-vous ce qui s'arrache à elle, sous vos yeux, c'est son âme"- Paul Claudel, frère de Camille.

 

L’incroyable destinée du Penseur

Cela fait près de 140 ans qu’est née cette œuvre emblématique, sans aucun doute l’une des plus célèbres au monde. Une œuvre qui n’était pas vouée à un tel succès à l’origine mais qui ne cesse de faire parler d’elle, encore aujourd’hui, et pour des siècles encore… 

Le Penseur n’est pas né « penseur » mais poète 

Qui eût cru que cet humble personnage deviendrait un jour la sculpture la plus célèbre du monde ? Sans doute pas Rodin lui-même, puisqu’à l’origine, il s’agissait d’un détail de la monumentale Porte de l’Enfer, une statue de taille modeste (71 cm), intitulée « Le poète », incarnant Dante méditant sur son poème. Pour renforcer la dimension universelle et intemporelle de la Poésie, Rodin décide de représenter son poète dans une nudité totale. Et ce n’est que 24 ans plus tard, en 1904, que Rodin aura l’idée géniale d’exposer une version autonome de son poète, agrandie à près de 2 mètres de hauteur, et rebaptisée « Penseur » pour l’occasion. La sculpture n’obtiendra pas immédiatement l’effet escompté, provoquant même l’amusement du public et de vives réactions dans la presse de l’époque qui le qualifiera de "gorille" et de "brute énorme". Reste qu’aujourd’hui, cette œuvre est l’une des plus célèbres au monde, trônant jusque sur la tombe du maître dans sa maison de Meudon.

ZOOM - Regardez cette œuvre, devenue aujourd’hui tellement iconique qu’on ne la remet plus en question. Dépassez la première impression d’une musculature puissante dans un modelé parfait, et tentez d’imiter la position du Penseur. Pas si simple ! Ses mains sont très largement disproportionnées, et son coude droit posé sur son genou gauche déstabiliserait n’importe quel équilibriste. Au-delà de sa posture apparemment sereine et paisible, ses doigts de pieds recroquevillés traduisent un dilemme bien plus profond. Des détails à peine perceptibles, qui confèrent à l’œuvre son dynamisme si singulier.

Le Penseur, victime de son succès

Les sculptures de Rodin furent la proie des plus grands faussaires et notamment du terrible escroc Guy Hain. Pour comprendre cette impensable dérive, il faut savoir que la loi autorise - sous certaines conditions - les éditions de bronzes posthumes, dans la limite de 12 exemplaires. Pour cela, il suffit de se procurer les plâtres originaux du sculpteur. C’est ce que fit Guy Hain en achetant plus de 15 moulages originaux de ses œuvres les plus emblématiques, dont ceux du Baiser ou du Penseur. Ce bandit notable ne put évidemment se contraindre à n’éditer « que » douze versions de chaque chef-d’œuvre, et encore moins à préciser qu’il ne s’agissait pas d’originaux. Pire encore, il contrefit la signature de la fonderie officielle de Rodin. L’illusion était parfaite. Ça n’est qu’en 1997, après des mois d’enquête et de traque, que l’on retrouva vingt tonnes de contrefaçons, 6000 sculptures de Rodin déclinées dans toutes les tailles, cachées dans un immense entrepôt : le plus gros trafic de faux bronzes du siècle ! Hélas, un tiers des pièces avaient déjà été diffusées à travers le monde entier, des copies qu’il est impossible de déceler puisqu’elles furent fondues à partir des plâtres originaux. Aujourd’hui encore, nul ne saurait distinguer clairement les vrais des faux…

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