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Une sensualité féministe

Du 15 septembre 2017 au 22 janvier 2018 -
Musée Jacquemart-André //

 

Lire entre les lignes du tableau

Parmi les œuvres présentées, les grands noms se succèdent à nous faire tourner la tête. Corot, Degas, Monet, Renoir, Gauguin… mais aussi Morisot. Seule femme peintre ayant appartenu au courant des impressionnistes. Retour sur une de ses œuvres en particulier, « Femme éventail, Marie Hubbard ».


Berthe Morisot, Femme à l’éventail. Portrait de Madame Marie Hubbard, 1874

C’est un portait d’intérieur qui va retenir ici notre attention. Plus précisément, c’est le portrait de Marie Hubbard, aussi appelée femme à éventail, dans ce cadre intimiste.

Mais pour connaître les secrets de cette toile, il faut tout d’abord s’intéresser de plus près à son artiste… C’est elle qui nous livrera toutes les clés de compréhension. Berthe Morisot, née en 1841 est sûrement l’un des membres les moins connus du groupe des impressionnistes, et pour cause, être une femme peintre à cette époque résultait du miracle, ou du drame. Peu d’entre elles sont parvenues à se hisser à se rang. La jeune Berthe ne manque pourtant pas d’être remarquable, tant par sa beauté que par son talent, elle participe au premier salon des impressionnistes en 1874. C’est la seule femme. Sa sœur Edma, tout aussi talentueuse, n’aura pourtant pas poursuivi dans ce sens, au grand dam de Berthe. Très proche de Manet, il y a avec lui un jeu d’attraction et de répulsion. Tous deux entretiennent une relation passionnelle, mais platonique. Morisot délaisse petit à petit la peinture après l’avoir rencontré pour devenir son modèle, puis cherche ensuite à se détacher de lui autant que possible pour reprendre son œuvre de plus belle. Par la suite, elle finira par épouser Manet, non pas Édouard, mais son frère cadet, Eugène.

Cette toile, comme la peinture de Morisot en général, est au reflet de sa vie. Elle est tout d’abord représentative du désintérêt que porte l’artiste pour les « paysages tout nus » comme elle les appelle, préférant les scènes de vie avec des femmes ou des enfants. Mais attention, si ses sujets semblent doux en apparence, charmants, voire « féminins », il n’en est rien. Morisot est une artiste rebelle, ayant dû lutter toute sa vie pour se faire une place dans ce monde d’hommes. Lorsqu’elle peint, cette fougue se retrouve sur la toile. On le voit tout d’abord dans sa facture. Le trait de Morisot est libre, elle peint vite, s’adapte, se rapprochant tantôt d’un Renoir tantôt d’un Monet, à sa guise. Mais les comparaisons l’agacent – elle va jusqu’à détruire l’intégralité de ses premières œuvres pour cette raison – elle cherche toute sa vie durant à se distinguer de son maître Corot ou de son ami Manet parfois trop encombrant.

Sa différence, elle l’appuie notamment par sa palette, choisissant des tons plus doux, plus clairs, pastels, tirant sur le bleu azur, les blancs nacrés ou encore le rose et le jaune, inspirant à son tour ses acolytes de peinture. Marie Hubbard s’en fait le témoin. Étendue sur son divan blanc teinté de bleu, elle est vêtue d’un kimono pâle, très en vogue à l’époque. Les tissus se confondent, se mélangent dans un ensemble vaporeux, soutenu par le tulle à pois. Seul l’éventail de soie capte toute la couleur, au centre du tableau, mis en évidence. Mais ce qui est le plus frappant dans ce portrait, c’est l’attitude de cette femme. Totalement délassée, enfoncée dans son oreiller, elle a cet air provocateur. Droit dans les yeux, elle nous regarde avec un certain dédain. Pire encore, nous sommes ici plongés de plain-pied dans la sphère intime de cette femme. En habit de maison, pantoufles aux pieds, elle est loin des standards attendus, où les femmes sont d’ordinaire peintes en tenues d’apparat. C’est donc ici un premier signe de soulèvement de la part de Morisot, qui ose bousculer les codes et déranger.

Oui, elle peint des femmes, mais comme on ne les attend pas, non conventionnelles, dans des positions lascives et connotées, respirant la sensualité et le défi. Ici encore, Manet est présent. On ne peut que penser à son scandaleux tableau Olympia, où la femme est néanmoins nue cette fois-ci, ou encore à son portrait de Jeanne Duval. Manet est présent, et pourtant. Si le thème s’en rapproche et si la volonté commune d’entrer en collision avec l’œil du spectateur est bien là, le trait souple et léger de Morisot donne une toute autre dimension à cette provocation, plus subtile, moins frontale, mais bien réelle. Encore une fois, le duo Morisot Manet s’attire et se repousse. On notera également que, quel que soit le portrait de femme que pourra exécuter Manet, le regard qu’il portera sur son modèle reste profondément empreint de virilité, d’une vision patriarcale encensée par la société. Ici, Marie Hubbard est une femme, peinte par une femme, et ça change tout.

 

Musée Jacquemart-André
Du 15 septembre 2017 au 22 janvier 2018
158 bd Haussmann, 75008 - M° Miromesnil (9/13)

Tlj de 10h de à 18h
Nocturne le lun. jusqu’à 20h30
Tarif : 13,50 € - Tarif réduit : 10,50 €
Accessible aux personnes à mobilité réduite

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